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3 aspects de Spinoza

    Il y a de cela 1 an environ, alors que je déambulais dans les rayons d’une grande enseigne culturelle, je suis tombé sur le livre de Frédéric Lenoir intitulé « Le Miracle Spinoza, une philosophie pour éclairer notre vie ». Je ne sais pas pourquoi ce livre à capter mon attention aussi rapidement. Peut-être parce qu’il parlait de Spinoza, philosophe dont je ne connaissais que le nom. D’ailleurs, à part les noms des grands philosophes je serais bien incapable d’en citer quelques-uns et encore moins de parler de leur philosophie. Ou peut-être était-ce le mot « éclairer » qui suscita ma curiosité. ? Ou peut-être un peu des deux avec en plus l’envie d’aborder un sujet méconnu de la plupart des gens. Quoiqu’il en soit, je ne fus pas déçu de mon achat et je me permets de vous en livrer une petite synthèse.

    Le but de mon propos n’est pas de résumer toute l’œuvre de cet homme génial, et encore moins de me targuer d’être devenu un spécialiste spinoziste. J’espère simplement faire découvrir ce précurseur à ceux qui ne le connaissent pas encore, partager l’intérêt que j’ai maintenant pour ce penseur.

    Un peu d’histoire pour commencer afin de situer l’homme et son époque.

    Baruch Spinoza est né en 1632 à Amsterdam, à l’époque où cette ville devint l’une des plus florissante d’Europe. Il est issu d’une famille juive portugaise ayant fui l’Inquisition ibérique pour vivre dans les Provinces-Unies. En 1656 à 24 ans, il est frappé par un « herem », une excommunication, de la communauté juive d’Amsterdam à cause de ses convictions, sans plus de précision. On dit qu’un excité aurait tenté de le poignarder. Il n’aurait été blessé que superficiellement, mais il aurait conservé son manteau troué par le poignard pendant de longues années pour se souvenir des méfaits du fanatisme.

    Il s’installe finalement à La Haye où il gagne humblement sa vie en taillant des lentilles optiques pour lunettes et microscopes. Il prend ses distances vis-à-vis de toute pratique religieuse, mais non envers la réflexion théologique. Il est fréquemment attaqué en raison de ses opinions politiques et religieuses, et son Traité théologico-politique, dans lequel il défend la liberté de philosopher, sera censuré. Il devra aussi renoncer à publier de son vivant son magnum opus, l’Éthique.

    Quand il meurt en 1677 de la tuberculose à l’âge de 44 ans, sa dépouille est suivie par six carrosses jusqu’à la fosse commune. Quelques mois plus tard, un don anonyme permet l’impression, de ses Opera posthuma, qui regroupent l’Ethique, un Traité politique (sa dernière œuvre, restée inachevée), le Traité de la réforme de l’entendement, ses lettres, et un Traité de grammaire hébraïque. Assez pour devenir l’un des penseurs les plus importants de l’histoire de l’humanité sans cesser pour autant d’être, à sa manière, seul contre tous. Mais il pense que c’est le lot de ceux qui s’attachent à la vérité, puisque, comme il l’écrit lui-même : “Une chose ne cesse pas d’être vraie parce qu’elle n’est pas acceptée par beaucoup d’hommes.”

    Il considéré aujourd’hui comme l’un des trois grands rationalistes de la philosophie du 17ème siècle, avec l’allemand Leibniz et le français Descartes dont il fut un disciple d’une certaine manière, et c’est sous 3 aspects que je voudrais vous présenter cet homme : le philosophe, le psychologue et le politicien Laïque.

    Le philosophe

    Concernant l’humain, Spinoza dira que l’homme n’est pas un « empire dans un empire ». Il est une partie de la nature et obéit aux lois universelles, sans aucun privilège face à elle. Ceci est en rupture totale avec la théologie juive et chrétienne. Et contrairement à la pensée de Descartes qui a fondé le rationalisme sur la base du dualisme, Spinoza dépasse ce clivage pour bâtir une philosophie globale qui ne fait plus la séparation entre créateur et création, spirituelle et matérielle, mais appréhende l’homme et la nature dans un même mouvement.

    Une des premières particularités de la philosophie Spinoziste, c’est qu’elle s’oppose à une longue tradition philosophique qui, de Platon à Sartre, définit le désir comme un manque ou comme une imperfection. Pour lui, au contraire, le désir est une puissance dynamique et vitale. C’est l’expression la plus haute de notre être. La perspective Spinoziste nous place face à une obligation envers nous-même, celle de ne jamais étouffer notre désir de vivre. Et c’est certainement cela qui m’a séduit en premier dans sa philosophie et cette perspective peut s’avérer forte utile en ces temps de crise car elle nous aide à dépasser la mentalité négative que suscite notre société individualiste. Concernant les dérives et les travers que nos désirs peuvent nous faire prendre, Spinoza dira que le problème ne vient pas du désir en lui-même, mais de la nature du désir qu’il faut tenter d’arracher aux forces extérieures (influences externes, socio-éducative, religieuse, etc.) pour le faire dépendre de plus en plus de notre vraie nature ou puissance d’exister ; ce qu’il appellera le « conatus », c’est-à-dire l’effort pour persévérer dans son être qui réunit la volonté et l’entendement.

    A propos de la joie, Spinoza ne la définit pas par son contenu mais par sa dynamique. C’est le passage de l’homme d’une moindre perfection à une plus grande. L’essentiel c’est que la véritable joie doit toujours être une expérience à la fois corporelle et intellectuelle, puisque pour lui, le corps et l’esprit ne sont qu’un. Ainsi, des idées positives qui n’éveillent pas notre corps ne pourraient être des idées véritablement joyeuses.

    Voici une autre de ses réflexions concernant le plaisir. Je cite : « Il n’y a certainement qu’une torve et triste superstition pour interdire qu’on prenne du plaisir. […] Il n’y a ni Dieu, ni personne, à moins d’un envieux pour prendre plaisir à mon impuissance et à ma peine […]. Il est, dis-je, d’un homme sage de se refaire et recréer en mangeant et buvant de bonnes choses modérément, ainsi qu’en usant des odeurs, de l’agrément des plantes vertes, de la parure, de la musique, des jeux qui exercent le corps, des théâtres et d’autres choses de ce genre dont chacun peut user sans aucun dommage pour autrui ».

    Baruch Spinoza est un penseur de système, complexe et aride, permettant à l’homme de se libérer de ses illusions et d’accepter sa place dans la Nature. Ce qui m’a frappé dans sa philosophie c’est l’omniprésence de la recherche du bonheur et de la liberté.

    Le psychologue

    Après Jésus qui ne cessait de répéter « ne jugez pas », et avant Freud qui a si bien explorer le monde de l’inconscient, Spinoza a parfaitement expliqué combien l’homme restait une énigme pour lui-même et mieux encore, proposé un chemin de connaissance de ses affects afin qu’il gagne en lucidité, en liberté et en joie. Toujours fidèle à ses principes qui sont de comprendre les choses et de les voir dans leur intégralité, Spinoza dira « Ne pas se lamenter, ne pas se moquer, ne pas détester mais comprendre. ».

    Pour lui, l’ignorance est la cause de tous les maux, comme l’affirmait déjà le bouddha et Socrate. A l’inverse la connaissance ouvre la voie au changement, à l’action appropriée, à la liberté. Convaincu que la raison est capable d’appréhender les mécanismes qui déterminent les affects, Spinoza propose une voie de libération fondée sur une observation minutieuse de nous-même, de nos relations et de nos émotions, de notre constitution physique aussi. D’ailleurs dans l’Ethique, toute la 3ème partie intitulée « De l’origine et de la nature des affections », Spinoza se consacre à l’étude des différents sentiments humains tels que la tristesse, la joie, le désir, l’amour, la haine, l’ambition, la colère, la vengeance, l’affection, l’espoir, la crainte, etc. Plus de 100 pages au total.

    Les théories freudiennes semblent parfois si proches des analyses de Spinoza que de nombreux interlocuteurs n’ont pas manqué de demander au père de la psychanalyse pourquoi il n’avait jamais mentionné sa dette envers le philosophe. Freud a apporté cette réponse le 28 juin 1931 dans une lettre où il avoue tout à fait sa dépendance à l’écart de la doctrine de Spinoza. Mais il dira : « Il n’avait pas de raison pour que je mentionne explicitement son nom, puisque j’ai construit mes hypothèses à partir du climat qu’il a créé plutôt qu’à partir d’une étude de son œuvre. »

    L’éthique psychologique de Spinoza est donc une activité de connaissances en même temps qu’une pratique de la transformation de soi et de ses rapports aux autres. Plutôt que de réagir face aux événements avec nos émotions essayons de les comprendre. En comprenant la logique de nos sentiments, nous devenons capables de ne plus les subir passivement mais de les vivre de façon intelligente et active. Et lorsque nous aurons compris que tout à une cause et que nous aurons saisi l’enchaînement des causes qui ont produit tel ou tel comportement, nous ne serons plus, ni dans le jugement moral, ni dans le sarcasme, ni dans la plainte, la haine ou la colère.

    Le politicien laïque

    En préambule, je voudrais préciser ce que Spinoza pensait de Dieu. Dans son ouvrage « L’éthique », il consacre toute une première partie à Dieu, qu’il définit comme la substance unique de tout ce qui existe. La loi divine réside dans les lois immuables de la nature, autrement dit l’enchainement des choses naturelles. Pas de Dieu transcendant, créateur et juge des hommes, pas de valeur absolue, pas de devoir moraux. Une telle conception de Dieu est aux antipodes de celle dominante chez les juifs et les chrétiens qui imagine un Dieu Suprême, extérieur à la Nature Pour Spinoza, Dieu se manifeste uniquement dans l’amour et dans la béatitude.

    Face à l’intrusion permanente du religieux dans la politique il commence par essayer de démontrer à partir de l’écriture elle-même que la théologie et la philosophie sont deux domaines distincts, qui n’entrent pas en conflit puisqu’elles suivent des logiques différentes et que la religion ne doit s’opposer en rien à la liberté de philosopher. Extrait du traité Théologico-politique : « Où l’on montre que dans un état libre il est loisible à chacun de penser ce qu’il veut et de dire ce qu’il pense ».

    De même, il ne cessera de s’interroger sur les raisons qui font que le peuple préfère souvent être asservi à un pouvoir fort, voire tyrannique, plutôt que de s’émanciper au sein de la république tolérante et libérale. Et s’il a pour principale ambition de défendre la liberté de pensée, Spinoza prend bien soin d’affirmer que celle-ci ne s’oppose en rien à la foi véritable. Mais il entend dénoncer avec force la superstition sur laquelle se fondent trop souvent les religions pour prospérer. Il explique que la superstition et le meilleur moyen de gouverner la masse et qu’elle prend le plus souvent le visage de la religion. C’est parce que la vie est incertaine, faite de hauts et de bas, que nous sommes portés à croire toutes sortes de fables qui nous aident à la crainte et allumer l’espoir. A l’inverse, la République, puisqu’elle entend respecter la liberté des hommes et se mettre à leur service plutôt que de les dominer, n’a pas besoin d’user de la religion pour les empêcher de penser. Les premières pierres d’une constitution laïque sont posées.

    Pour Spinoza, le citoyen se définit par sa capacité à défendre ses droits vitaux et non par l’obéissance aux lois. Avoir réellement un droit, c’est avant tout garder intacte la puissance de pouvoir le défendre, le revendiquer et le promouvoir. Et il considère qu’à l’état de nature, il n’y a ni bien ni mal, ni juste ni injuste ; les hommes cherchant uniquement à conserver ce qu’ils aiment et à détruire ce qu’ils haïssent. Si les hommes vivaient sous l’emprise de la meilleure partie d’eux même, c’est-à-dire la raison, ils ne causeraient jamais de tort à autrui. Mais comme ils vivent davantage sous l’emprise de leurs passions, les êtres humains s’entredéchirent. Ils perçoivent donc la nécessité de s’entendre, non seulement pour éviter de se nuire mutuellement, mais aussi pour s’entraider dans un monde où rode de toutes sortes de dangers. La recherche de la sécurité et de la meilleure existence possible conduit les hommes a décidé de vivre en société et de dicter des règles de vie commune. Nous pouvons peut-être y voir là une sorte de parallèle « au contrat social de Rousseau » (édite en 1762 à Amsterdam).

    Conclusion

    Spinoza est assurément génial et on a parfois du mal à suivre sa puissance intellectuelle. Mais son abstraction ne vise qu’à proposer une sagesse qui ne trace aucune voix à suivre pour permettre à chacun de trouver le chemin de la joie. C’est en ce sens qu’il se distingue chaleureusement d’autres philosophes, nous paraissant ainsi plus proche et familier car ne voulant pas nous instruire mais nous demandant de chercher notre voie, celle qui mène à notre bonheur. Malgré la rudesse et la placidité de ses ouvrages, il n’en reste pas moins que ses écrits prônent la joie, le bonheur et le désir de vivre.

    Après sa mort, le spinozisme connut une influence durable et fut largement mis en débat. L’œuvre de Spinoza entretient en effet une relation critique avec les positions traditionnelles des religions monothéistes que constituent le judaïsme, le christianisme et l’islam.

    Spinoza fut maintes fois admiré par ses successeurs. Hegel en fait « un point crucial dans la philosophie moderne » — « L’alternative est : Spinoza ou pas de philosophie ». Nietzsche le qualifiait de « précurseur », notamment en raison de son refus de la téléologie. Gilles Deleuze le surnommait le « Prince des philosophes » et Bergson ajoutait que « tout philosophe a deux philosophies : la sienne et celle de Spinoza ».

    Quand Einstein donnait une conférence dans les nombreuses universités américaines, la question récurrente que lui posait les étudiants était :

    – Croyez-vous. En Dieu ?

    Et il répondait toujours :

    Je crois au dieu de Spinoza.

    Selon Conraad Van Beuningen, les derniers mots de Spinoza auraient été : « J’ai servi Dieu selon les lumières qu’il m’a données. Je l’aurais servi autrement s’il m’en avait donné d’autres ».

    Quant à moi, j’espère vous avoir éclairé un peu plus avec les lumières que m’a donné ce livre.