« Celui qui veut faire un emploi sérieux de la vie doit toujours agir comme s’il avait à vivre longtemps et se régler comme s’il fallait mourir demain »
« Un emploi sérieux de la vie» doit t-on vivre toujours sérieusement ?? Et surtout qu’est-ce que vivre aujourd’hui ? Pourquoi est-ce nécessaire d’agir comme si nous avions à vivre longtemps et surtout qu’est-ce que cela implique ? Puis pourquoi se régler comme s’il fallait mourir demain ? Il y a t-il vraiment une différence de temps entre agir et se régler ? Et si cette différence existe, est –elle légitime ou comment faire pour concilier comportement naturel et responsabilité de nos actes ?
Premièrement, qu’est-ce que vivre aujourd’hui ? Mon amertume et mes désillusions vis a vis du monde actuel m’inciterait à dire que vivre c’est subir. Tous les jours nous subissons. Cela commence par la sonnerie agaçante du réveil qui nous rappelle qu’il faut aller gagner son pain quotidien. Puis la plupart d’entre nous subissent les affres de la route pour rejoindre leur lieu de travail ou là nous allons subir le stress du patron qui nous pousse à toujours plus de performance, le stress de la concurrence, le stress de la perte de son emploi, etc. etc.. Le soir venu devant notre téléviseur au moment des informations, nous continuons de subir toute cette violence qui caractérise si bien notre société dite « moderne et avancée ». Les guerres de religions qui viennent lâchement frapper à la porte ibérique de notre vieille Europe. Les fléaux que nous engendrons nous-mêmes bien souvent comme la maladie de la vache folle qui a vu le jour grâce la convention européenne poussant les éleveurs à toujours plus de rendement et leur donnant des farines animales. Ou encore le SIDA dont on ne sait pas vraiment comment ce virus est apparu, peut-être d’un laboratoire de l’armée américaine. Ce fléau d’autant plus dramatique qu’il tue des milliers d’africains trop pauvres pour pouvoir financer les trusts qui monnayent le remède au prix fort. Ou encore j’en veux pour preuve, la qualité décroissante des produits alimentaires que nous consommons chaque jour. Qui peut se vanter aujourd’hui d’acheter une tomate qui sente vraiment la tomate ? Ce produit est d’ailleurs devenu tellement fade que maintenant les grandes surfaces sont obligées de le commercialiser sur sa grappe qui elle renferme un peu plus d’odeurs.
Oui, on pourrait bien se dire que tout cela n’est finalement pas très sérieux et que vivre aujourd’hui c’est surtout survivre. Voici la Déclaration du chef indien Seattle au président des Etats-Unis en 1894. « Cette destinée est mystérieuse pour nous car nous ne comprenons pas pourquoi les bisons sont tous massacrés, les chevaux sauvages domestiqués, les lieux secrets de la forêt lourds de l’odeur de tant d’hommes, et la vue des belles collines souillée par des fils de fer qui parlent. Où sont les fourrés profonds ? Disparus. Où est l’aigle ? Disparu. C’est la fin de la vie et le commencement de la survivance. » .
Mais je ne me plains pas, au contraire. N’y voyez pas là un motif de résignation mais plutôt une motivation d’agir encore plus. Car oui, au fond de moi-même, je suis profondément convaincu que l’action est possible. Nous sommes tous acteurs de nos vies. Nous avons le choix. Je ne pourrais me rallier à la cause du déterminisme qui conduit inévitablement à la réclusion, l’isolement voir même pire. D’ailleurs, la question de savoir si le déterminisme existe ou pas nous donne la réponse en elle-même. Puisque nous avons le choix d’y croire ou pas, c’est bien que tout n’est pas déterminé à l’avance. Nous sommes donc acteurs de nos vies.
Nous pouvons donc employer nos vies comme nous le souhaitons et pourquoi pas sérieusement.
J’en arrive à ma deuxième question, faire un emploi sérieux de sa vie.
Agir comme si nous devions vivre longtemps ?
Je citerai Herbert Marcuse qui dans son livre « l’homme unidimensionnel » démasque la technique et la science telles qu’elles sont prises (notamment aux États-Unis) dans l’engrenage d’une croissance illimitée qui annihile les hommes et leur esprit critique, au lieu de permettre, par leur haut niveau, la libération des travailleurs par rapport à leurs instruments de production. La société capitaliste aliène tout autant les travailleurs en manipulant leur conscience par l’intermédiaire de l’éducation et des mass media. Après la disparition de l’esprit critique, la société n’est plus qu’un espace clos «unidimensionnel». Tous les ordres de discours deviennent l’expression d’une seule idéologie: celle qui justifie la société actuelle.
Pour la première fois de l’histoire de l’humanité, les êtres humains ont en main des moyens technologiques immenses qui leur donnent ce que Descartes avait souhaité pour l’homme de raison: « la maîtrise et la possession de la nature ». Mais réduire l’univers à un stock d’objets pour les fins de l’homme et tout sacrifier au nom de la croissance économique constitue un risque d’exploitation et de consommation parasitiste jusqu’à épuisement total.
On semble oublier que la nature peut se passer de l’homme, mais non l’inverse; oublier qu’il faut accepter la réalité de notre totale immanence à la nature. « La promesse de la technique moderne s’est inversée en menace. Comme le dit Hans Jonas, La soumission de la nature en vue du bonheur des hommes a entraîné, par la démesure de son succès, le plus grand défi pour l’être humain ». Il faut donc, et c’est une obligation de plus en plus criante, prendre tous les moyens et viser des objectifs précis (comme le proposaient les sommets de Rio de Janeiro et de Kyoto) pour protéger dès aujourd’hui l’environnement et le préserver pour les générations futures: persévérance dans l’être ou, le suicide. Devoir moral et politique: nous n’avons pas le droit de prendre le moindre « risque total », d’hypothéquer la possibilité même de l’existence humaine; nous devons avoir le souci des générations futures.
Cette prudence doit devenir la vertu principale de nos décideurs et finalement, puisque nous vivons en démocratie, celle de tout citoyen. Une sage prévoyance s’impose désormais plutôt que la course effrénée à la production, au « bonheur » immédiat de la consommation et à la croissance des profit. Sinon, c’est notre futur qui en souffrira c’est-à-dire nos enfants. « Que leur arrivera-t-il si nous nous occupons pas d’eux? Plus la réponse est obscure, plus la responsabilité se dessine clairement ». C’est à nous maintenant de décider pour demain. Ne pas avoir d’autres valeurs que la propre conservation de soi, ici et maintenant, c’est faire preuve d’une grave irresponsabilité qui ressemble fort à une faute non seulement de stratégie économique mais de simple morale.
Avant Descartes qui décréta que l’homme grâce à sa raison pouvait devenir « comme le maître et le possesseur de la nature », Francis Bacon (1561-1626) voyait dans le développement de la science un moyen pour perfectionner l’ordre éthique et politique par l’allégement de la condition humaine et en nous exhortant à la charité pratique. Les Lumières du XVIIIè « reprirent cette injonction sous une forme plus intense encore: nous devons travailler à améliorer la condition humaine, à augmenter le bien-être de l’homme. Nous devons faire en sorte qu’en quittant le monde nous le laissions dans un meilleur état que celui dans lequel nous l’avons trouvé ». Cela fut conçut et écrit il y a plus de deux siècles.
Les grandes cultures récentes du monde occidental bien qu’elles furent influencées par la tradition judéo-chrétienne ou par un protestantisme sévère et bourgeois pour qui le plaisir fut longtemps considéré comme le principe du mal, n’ont-elles pas toujours tenté de fuir le mal-être et d’espérer un bonheur simple souvent basé sur des satisfactions faciles d’accès? Aujourd’hui, la civilisation mercantile américaine ne se veut-elle pas carrément hédoniste? C’est-à-dire foncièrement tournée vers les plaisirs de toutes sortes. Les images de la force et de la grandeur de notre civilisation ne s’accompagnent-elles pas du plaisir de vivre à portée de la main? Le monde des médias n’exalte-t-il pas, de manière presque obsessionnelle, le plaisir mur à mur?
Sans vouloir vous désenchanter, je dirais plutôt que tout cela n’est qu’apparence. Qu’est-ce qui fit la force des Grands Empires? Réponse: leurs pouvoirs de contrôle sur l’accès au plaisir. Un contrôle qui s’est joué à l’aide de toutes les formes de subterfuges: par exemple, l’idée d’une «maîtrise du corps pour sauver son âme» a déjà fait fureur; au XXe siècle, on a connu l’idée d’un «progrès à suivre inévitablement» pour le meilleur des mondes; et plus récemment, le concept flou, mais efficace de «liberté qui se mérite» ou, encore, de «raison efficace», de «sécurité pour la vie» et de «travail productif et rentable», mais «jouir de la vie» n’a jamais été le principal commandement. C’est encore vrai. Aujourd’hui, les sociétés de consommation de masse se présentent —bruyamment— comme une civilisation hédoniste où les loisirs et les divertissements du corps et de l’esprit sont enfin offerts à tous. Mais, cela n’est vrai que dans les images et les discours de propagande. En réalité, pour la majorité, même en Occident, (la croissance des hôpitaux psychiatriques et celle de la consommation des tranquillisants le démontrent, entre autres), les misères, les insatisfactions et les précarités diverses sont les véritables moteurs du désir de fuir le réel et de s’affranchir, coûte que coûte, par le travail et la richesse. L’argent et le pouvoir, avant le plaisir et le temps libre, constituent le meilleur ressort à motiver pour le job, la servilité et le conformisme. Et, pour ceux qui possèdent de l’argent, le plaisir est loin d’être leur pain quotidien puisqu’ils doivent assurer chaque jour le leur. Ils doivent se préoccuper d’accroître leurs possessions, se prémunir contre toute agression vis-à-vis leurs biens et leur personne au point de devoir s’emprisonner eux-mêmes dans des banlieues à sécurité maximum. Bref, le plaisir reste, pour eux aussi, un motif abstrait.
Le plaisir comme le bonheur et l’amour, est un appât plus qu’une pratique. Nos sociétés ne sont hédonistes que dans leurs réclames. Le plaisir est d’abord et avant tout cinématographique et publicitaire On en parle comme d’un mythe. Or, le mythe n’est-il pas justement «le nom de tout ce qui existe et ne subsiste que par la parole?» dit Paul Valéry.
Le plaisir, l’amour, la beauté ou le bonheur sont là, mythiques, fascinants, éblouissants comme une annonce de bière, resplendissants comme le sourire d’une vedette bien rémunérée qui les affiche, ils sont là, quasi accessibles, moyennant tant par mois sans intérêt… Mais pour se les procurer, il faut, obligatoirement travailler, cesser de penser et se conformer aux règles de la performance et de la grande distribution.
Donc, ne confondons pas! Il y a l’hédonisme vulgaire ou publicitaire ou consumériste qui incite à accumuler, posséder, consommer, alors qu’il faudrait, comme le recommande l’hédonisme authentique, jubiler, aimer et jouir.
Je vous livre ici une petite anecdote qui je pense illustre tout aussi bien l’action dans le temps et ce plaisir authentique au quotidien
Un groupe de jeunes gens étudiaient en géographie les 7 merveilles du monde. À la fin d’un cours, le professeur demande aux étudiants de faire une liste de ce qu’ils croient être aujourd’hui les 7 merveilles du monde. Sauf quelques désaccords, les étudiants ont pour la plupart écrit sur leur feuille de réponse:
1-Les Pyramides d’Égypte
2-La grande muraille de Chine
3-Le Taj Mahal en Indes
4-Les statues de l’Île de Pâques
5-Les pyramides de Chichen ITZÁ au Mexique
6-Le Colisée de Rome
7-L’Alhambra en Espagne.
Tout en recueillant les réponses, le professeur aperçoit une jeune fille bien tranquille qui n’a pas encore commencé sa réponse, alors, il lui demande gentiment si elle éprouve quelque difficulté avec cette liste à rédiger. La jeune fille lui répond : « Oui, en effet; je ne peux vraiment pas me décider, il y en a tellement. » Le professeur de lui répondre : « Dis-moi ce que tu as trouvé, et je pourrai peut-être t’aider »
La jeune fille hésite, puis commençe à écrire :
1 – Voir
2 – Entendre
3 – Toucher
4 – Sentir
Elle hésite encore un peu puis continue avec
5 – Courir
6 – Rire
7 – Aimer.
Comme c’est facile de regarder les exploits humains et de les considérer comme des merveilles, tandis que, nous, nous ne voyons même plus la grandeur de ces cadeaux si merveilleux qui nous ont été donnés gratuitement, étant même portés à les qualifier de très ordinaires.